L'invention de l'hystérie : Histoire d'un contrôle social déguisé en science

Encore aujourd’hui ce mot est lâché comme une sentence dès qu’une femme exprime une colère jugée excessive ou une douleur invisible : “ hystérique “. Ce terme, devenu une insulte banale du langage courant, est pourtant le vestige de l'une des plus longues supercheries de l'histoire de la médecine. Pendant plus de 2 500 ans, l'hystérie n'a pas été qu'un diagnostic ; elle a été le réceptacle de tout ce que la société masculine ne parvenait pas, ou ne voulait pas, comprendre du comportement féminin. En ancrant l’esprit des femmes dans leur anatomie, la science a longtemps transformé l’utérus en un organe de la déraison voir de folie.

L'utérus errant : la naissance d'un mythe anatomique

Enseignement de Charcot à la Salpêtrière : le professeur montrant à ses élèves (dont Joseph Babinski à droite sur le tableau) sa plus fidèle patiente, « Blanche » (Marie) Wittman, en crise d'hystérie. Détail du tableau d'André Brouillet : Une leçon clinique à la Salpêtrière, 1887).Enseignement de Charcot à la Salpêtrière : le professeur montrant à ses élèves (dont Joseph Babinski à droite sur le tableau) sa plus fidèle patiente, « Blanche » (Marie) Wittman, en crise d'hystérie. Détail du tableau d'André Brouillet : Une leçon clinique à la Salpêtrière, 1887).Tout commence par une erreur biologique fondamentale dans la Grèce antique. Le terme même d'hystérie dérive du grec ancien hystera, signifiant simplement utérus. Dès le Ve siècle avant J.-C., Hippocrate popularise une théorie qui restera gravée dans les esprits pendant des siècles : l’expression des émotions fortes serait une maladie exclusivement féminine causée par un organe instable. Selon cette vision, l'utérus serait un être autonome, une sorte d'animal migrateur capable de se déplacer à travers le corps de la femme. S’il remontait vers le haut, il provoquait des étouffements ; s’il pressait d’autres organes, il engendrait nervosité, angoisse ou crises de colère.

Cette conception n'était pas seulement une erreur médicale ; elle imposait un cadre social strict. Le remède préconisé pour stabiliser cet utérus vagabond était systématiquement le mariage et la grossesse. La femme était ainsi biologiquement condamnée à la domesticité pour rester "saine". Cette théorie a malheureusement perduré, devenant une vérité médicale incontestée. Des siècles durant, les femmes qui s'opposaient, qui ressentaient une douleur inexpliquée ou qui exprimaient un désir n'étaient pas écoutées, mais diagnostiquées. Le pouvoir médical se substituait au dialogue : un mari pouvait consulter un médecin si le comportement de son épouse lui déplaisait, validant par la science un rapport de force domestique.

Au Moyen Âge, cette vision se déplace du champ médical vers le champ spirituel, mais la violence de la réponse s'accentue. L’hystérique n'est alors plus considérée comme une malade à soigner, mais comme une sorcière à éliminer. Les crises convulsives ou les prises de parole rebelles ne sont plus le signe d'un utérus déplacé, mais d'une possession démoniaque. De nombreuses femmes furent brûlées lors de la chasse aux sorcières, très probablement pour avoir simplement exprimé leur opinion ou manifesté des troubles que l'on nommerait aujourd'hui stress post-traumatique. Comme le souligne l'histoire sociale, cette répression n'a pas éliminé des jeteuses de sorts, mais des femmes dont l'indépendance d'esprit effrayait l'ordre établi.

Le théâtre de la Salpêtrière et la mise en scène de la détresse

On aurait pu espérer que les Lumières et l’avancée de la médecine moderne au XIXe siècle mettent fin à ces croyances. Ce fut pourtant l'inverse : l'hystérie a connu son âge d'or sous une forme plus clinique, mais tout aussi brutale. À Paris, au sein de l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière, le célèbre neurologue Jean-Martin Charcot transforme la pathologie en un véritable spectacle médical. Les femmes "hystériques", souvent issues de milieux pauvres et internées de force, servaient de modèles vivants pour ses cours. Devant un public exclusivement masculin composé d'étudiants, d'écrivains et de curieux, Charcot provoquait leurs crises par hypnose, par pression sur des points précis du corps ou par ordres verbaux.

Ces femmes étaient placées dans des états de vulnérabilité extrêmes, leurs corps se tordant en "arc de cercle" sous les applaudissements d'une assistance qui y voyait une démonstration scientifique. Aujourd'hui, l'analyse rétrospective de ces dossiers suggère que bon nombre de ces crises étaient en réalité des manifestations de traumatismes profonds, de violences sexuelles subies ou de troubles de la personnalité. Elles n'avaient, en tout cas, aucun lien avec leur utérus. Pourtant, en les figeant dans cette image de "folles spectaculaires", Charcot a durablement discrédité la parole féminine.

À une époque où la culture patriarcale se sentait attaquée par ces filles rebelles, la défense consistait évidemment à qualifier les femmes faisant campagne pour l'accès à l’université, à la sphère professionnelle et au vote, d'être atteintes de troubles mentaux.
— Elaine Showalter, Hysteria, feminism, and gender, 1993.

Cette médicalisation du politique est flagrante : plus les femmes réclamaient de droits, plus le diagnostic d'hystérie se multipliait. En Angleterre, à la même époque, l'approche était encore plus invasive. L'hystérie y était traitée comme une "congestion de l'utérus" que seuls des massages pelviens pratiqués par des médecins pouvaient soulager en provoquant des "paroxysmes hystériques", en réalité des orgasmes. Il s'agissait de violences sexuelles médicalement imposées et déguisées sous un vernis thérapeutique, une pratique qui a d'ailleurs conduit à l'invention des premiers sextoys mécaniques pour soulager les mains des médecins. Dans chaque pays, sous des formes différentes, le corps de la femme restait une forme de territoire à conquérir.

La survivance d'un mot-fantôme dans la société moderne

Il a fallu attendre le milieu du XXe siècle pour que la science tranche enfin de manière définitive : l'hystérie, telle qu'elle a été décrite pendant deux millénaires, n'existe pas. En 1980, le diagnostic disparaît officiellement du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-III). Mais si le diagnostic est mort, le mot, lui, possède une longévité tenace. Le raccourci entre "posséder un utérus" et "être intrinsèquement irrationnelle" reste ancré dans l'inconscient collectif. Le terme est toujours employé pour invalider la colère, la douleur ou la parole des femmes, agissant comme un mécanisme de défense social dès qu'une contestation féminine s'élève.

Pourquoi bannir le mot "hystérie" de notre vocabulaire servirait la cause des femmes ? Parce qu’il continue de pathologiser leurs émotions les plus légitimes.
— Alexandra Pizzuto, Marie Claire, 2020.
Trois photos d'une série montrant une femme hystérique en train de bâiller. Vers 1890. Source : Hôpital Pitié-Salpêtrière, Collection Bourneville.
Trois photos d'une série montrant une femme hystérique en train de bâiller. Vers 1890. Source : Hôpital Pitié-Salpêtrière, Collection Bourneville.

L'utilisation persistante de ce vocabulaire a des conséquences concrètes, notamment dans le monde de la santé. Encore aujourd'hui, les femmes attendent en moyenne plus longtemps que les hommes dans les services d'urgence pour recevoir des antidouleurs, leurs symptômes étant plus souvent attribués à de "l'anxiété" ou à une dimension psychologique. C'est l'héritage direct des siècles passés : la douleur féminine est suspecte, elle est supposée être "dans la tête" ou liée aux hormones, plutôt qu'à une pathologie réelle comme l'endométriose, qui a mis des décennies à être reconnue pour ce qu'elle est.

L'hystérie est le nom que les hommes donnent à la colère des femmes quand ils ne veulent pas en comprendre la cause.
— Inconnu

Cette citation, souvent reprise dans les milieux militants, résume la fonction politique du terme. En qualifiant une femme d'hystérique, on déplace le curseur de l'objet de sa colère vers sa santé mentale. On ne discute plus de la validité de ses arguments, mais de son incapacité biologique à les exprimer calmement. Le mot agit comme une muselière sémantique. L'histoire de l'hystérie nous apprend que la médecine a souvent été le bras armé d'une vision du monde où le corps masculin est la norme de la raison, et le corps féminin une déviation à surveiller. Bien que les "utérus errants" d'Hippocrate soient rangés au rayon des curiosités historiques, le combat pour une parole féminine qui ne soit pas systématiquement suspectée de pathologie reste, lui, d'une brûlante actualité.

Par Corentin

Sources

  • 1 Chollet, Mona. Sorcières : La puissance invaincue des femmes. Zones, 2018.
  • 2 Pizzuto, Alexandra. Pourquoi bannir le mot "hystérie" de notre vocabulaire servirait la cause des femmes. Marie Claire, 2020.
  • 3 Arce, Charlotte. "L'hystérie, la démence... pour accabler les femmes, toutes sortes de maladies ridicules ont été inventées". HuffPost, 2015.
  • 4 Chaboudez, G.. Semblances et différences, de l'hystérie à la féminité. Figures de la psychanalyse,n°27(1), p.35-54, 2014
  • 5 Arte (Émission : Le Dessous des images). "L'hystérie : une pathologie d'hommes ?", présenté par Sonia Devillers, 2023.