700 ans d'histoire : pourquoi la violence a-t-elle toujours le même visage ?

La façon de consommer l’actualité de nos jours, dominée par l’information en continu, nous force à avoir une impression d'une société de plus en plus violente. L'exposition permanente aux faits divers nourrit un sentiment d'insécurité croissant. Pourtant, lorsque la recherche historique et la criminologie présentent des données, elles montrent un tout autre constat : la violence globale s'est effondrée. Derrière cette chute immense se cache cependant une donnée démographique qui elle, refuse de baisser : le profil type de l'auteur de violences.

Le vrai paradoxe de notre époque : se sentir en danger dans un monde pacifié

La violence physique connaît un recul constant depuis plus de 7 siècles [1]. Depuis l'apparition des premiers registres judiciaires fiables en Europe au Moyen Âge, les historiens et les criminologues ont pu quantifier les taux d'homicides et retracer leur évolution. Le constat est sans appel : la violence a reculé comme aucun autre problème de santé publique majeur.

Pour mesurer l'ampleur du phénomène, il faut observer les chiffres. Au XIVe siècle, les taux d'homicides dans plusieurs grandes villes européennes se trouvaient entre 30 à 40 pour 100 000 habitants. Aujourd'hui, en Europe de l'Ouest, ce taux stagne autour de 1 pour 100 000 habitants [2]. En l'espace de 700 ans, le risque de mourir d'une mort violente a donc été divisé par 40, voire par 100 selon les régions.

Si chaque acte de violence nous choque profondément aujourd'hui, c'est précisément parce que notre seuil de tolérance s'est abaissé. Le sociologue Norbert Elias a qualifié ce phénomène de “processus de civilisation” : l'État s’est progressivement approprié l'usage de la force physique, et la société a cessé son usage dans ses normes. Les brutalités quotidiennes qui faisaient la norme il y a 150 ans, et qui passaient inaperçues au Moyen Âge, sont désormais jugées insupportables.

Le portrait-robot intemporel de la violence

Imgae d'illustrationImgae d'illustrationSi le volume des actes violents s'est effondré, l'identité de ceux qui les commettent est restée remarquablement figée. Que l'on observe les archives criminelles d'un village du XVe siècle ou les rapports policiers internationaux de 2023, la variable démographique est identique. Dans environ 90 % des cas, les perpétrateurs de violences physiques graves sont des hommes. Et au sein de ce groupe, la tranche des 15-30 ans est massivement sur-représentée, monopolisant près de 40 % des crimes à elle seule. [3].

C'est ce que les criminologues appellent la “courbe âge-crime”. L'agressivité monte à l'adolescence et chez les jeunes adultes, avant de décliner drastiquement passé la trentaine.

Si l'auteur de la violence ne change pas, le profil des victimes, lui, varie fortement selon l'espace où la violence se déploie :

-Dans l'espace public : Les victimes sont dans l'immense majorité des cas d'autres hommes de la même tranche d'âge (15-30 ans). Ces affrontements impliquent généralement des individus partageant des caractéristiques socio-économiques similaires, souvent issus de milieux défavorisés, dans des conflits liés au statut social, au territoire ou à la criminalité.

-Dans la sphère privée : Lorsque la violence s'exerce dans un lieu privé, dans l'intimité du foyer, le profil de l'agresseur reste cet homme jeune, mais la victime devient très majoritairement une femme [4].

Cette surreprésentation d'un groupe démographique précis constitue la seule véritable constante historique en matière de violence.

Testostérone ou éducation : d'où vient vraiment l'agressivité masculine ?

Comment expliquer qu'une tranche si spécifique de la population monopolise la violence physique à travers les siècles ? La question soulève un débat scientifique complexe, au croisement des sciences cognitives et de la sociologie.

La recherche explore la piste des comportements dès la petite enfance. Les travaux menés sur le développement de l'enfant montrent que le pic d'agressivité physique humaine se situe étonnamment... autour de deux ans. Dès cet âge, les observations mettent en évidence un nombre de réflexes violents supérieur chez les petits garçons par rapport aux petites filles [5]. Le travail d'éducation consiste ensuite à apprendre à l'enfant à réguler cette violence.

Cependant, les explications biologiques simplistes trouvent rapidement leurs limites. L'hypothèse attribuant cette agressivité uniquement à la testostérone est aujourd'hui déconstruite par la neurobiologie. La testostérone ne crée pas la violence ex nihilo, elle tend plutôt à “exacerber les comportements préexistants nécessaires pour maintenir un statut social dans un environnement donné” selon Robert Sapolsky, un neuroendocrinologue et auteur américain.

C'est donc vers la sociabilisation qu'il faut se tourner pour comprendre l'essentiel du phénomène. L'environnement social, par des mécanismes éducatifs parfois inconscients, tolère, banalise, voire valorise certains rapports de force chez les garçons. L'injonction à la virilité, la valorisation de la compétitivité physique et une plus grande clémence face aux comportements turbulents des jeunes garçons (“ il faut bien que jeunesse se passe “) façonnent des individus.

Ces comportements s'installent dès le plus jeune âge. Arrivés entre 15 et 30 ans, poussés par l'effet de groupe et parfois par des difficultés sociales, ces jeunes hommes ont beaucoup plus de risques de passer à l'acte. Même si la biologie joue peut-être un petit rôle au départ, c'est bien la société qui souffle sur cette étincelle.

En fin de compte, les statistiques de ces 7 derniers siècles nous révèlent une vérité dérangeante : la violence n'est pas une fatalité humaine, c'est une éducation masculine.

Par Corentin Guerin

Sources

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