Sorti en 2014, Birdman (ou La Surprenante Vertu de l'ignorance) s'est immédiatement imposé comme un monument du cinéma contemporain, raflant quatre Oscars dont celui du meilleur film [1]. Réalisé par le célèbre réalisateur mexicain Alejandro González Iñárritu, le long-métrage est une plongée totale et décalée dans les coulisses d'un théâtre de Broadway.
L'histoire suit Riggan Thomson, un acteur vieillissant et autrefois riche et célèbre grâce à son rôle de super-héros ailé, "Birdman". Pour prouver qu'il est un véritable artiste et non un simple phénomène déchue du box-office, il tente donc de monter une pièce de théâtre ambitieuse. Le choix de Michael Keaton pour incarner Riggan est un coup de génie absolu : l'acteur fait directement écho à sa propre carrière, lui qui incarna le Batman de Tim Burton avant de s'éloigner des projecteurs. Accompagné par des acteurs phares comme Edward Norton et Emma Stone, Keaton livre ici, surement la plus grande performance de sa vie.
Le grand vertige visuel : filmer l’urgence absolue
Image tiré du film Birdman, 2015Le premier choc de Birdman est visuel. Iñárritu, épaulé par le directeur de la photographie oscarisé Emmanuel Lubezki, a conçu le film pour qu'il donne l'illusion d'un unique et gigantesque plan-séquence [2]. La caméra ne semble jamais s'arrêter ; elle slalome de manière fluide dans les couloirs étroits du théâtre, s'immisce dans les loges, puis s'envole sur les toits de New York. Cette parfaite technicité n'est pas un simple gadget : elle place le spectateur dans la temporalité et dans les pensées du personnage principal.
Ce rythme excessif est accentué par une idée sonore géniale : une bande-son presque exclusivement composée de solos de batterie improvisés par le jazzman Antonio Sánchez [3]. Les cymbales et les caisses claires s'emballent, agissant comme le rythme cardiaque de Riggan. La musique s'intensifie lors des scènes les plus importantes, ajoutant une tension dramatique insoutenable qui illustre l'urgence constante dans laquelle vivent les personnages.
La comédie humaine face au vide absurde de la vie
Au-delà de sa forme, le film brille par son fond. L'absurde est le thème central de l'œuvre. Riggan Thomson est l'incarnation de l'homme moderne selon Albert Camus : un comédien cherchant désespérément un sens à sa vie dans un monde qui en est cruellement dépourvu. Il veut être aimé : reconnu par la critique théâtrale impitoyable, mais aussi respecté par sa fille.
Pour accentuer ce combat existentiel, le scénario alterne constamment entre la réalité brute et une réalité inventée par le personnage. Seul dans sa loge, Riggan dialogue avec la voix grave et destructrice de son ancien alter ego, Birdman. Il s'imagine doté de pouvoirs de télékinésie, capable de faire léviter des objets ou de voler au-dessus de la ville. C'est la voix de son ego blessé qui lui murmure :
Poster du film Birdman, 2015Cette fine frontière entre ses névroses et le monde réel montre à quel point Riggan a besoin de s'inventer une importance “cosmique” pour ne pas sombrer face à l'insignifiance de son existence.
Le saut dans le vide
ATTENTION SPOILER : La section suivante révèle les éléments clés de la fin du film.
La fin de Birdman suscite encore aujourd'hui de nombreux débats, car elle refuse de donner une réponse unique et claire. Après s'être tiré une balle sur scène en direct, transformant son acte manqué en triomphe artistique absolu, Riggan se réveille à l'hôpital. Son visage est couvert de bandages, dessinant un masque qui rappelle étrangement celui de son super-héros.
Lorsqu'il se rend dans la salle de bain, il retire ses pansements, regarde des oiseaux voler par la fenêtre, puis grimpe sur le rebord et saute. Sa fille Sam (incarné par Emma Stone) entre dans la pièce, note l'absence de son père, regarde d'abord avec effroi vers le sol de la rue... puis lève lentement les yeux vers le ciel, un immense sourire aux lèvres.
Cette mort de fin de film (qui n'est pas vraiment une mort physique) est parfaite. Elle laisse totalement cours à notre imagination. Riggan s'est-il écrasé, ou a-t-il enfin appris à voler ? La poésie de la scène suggère que la mort devient ici une renaissance. Une fois qu'il a tout résolu dans sa vie, qu'il a obtenu la reconnaissance de la critique, l'amour de sa fille et qu'il a fait la paix avec son art, Riggan s'est libéré du poids de son ego.
Envol réel ou chute mortelle, peu importe : il a enfin trouvé la délivrance absolue.